Le light painting: quand la lumière devient le pinceau

Le light painting est une discipline assez particulière, parce qu’elle change complètement notre manière habituelle de photographier. Au lieu d’attendre que quelque chose se produise devant l’appareil, on construit directement l’image pendant la prise de vue. L’obturateur reste ouvert plusieurs secondes, parfois plusieurs minutes, et chaque déplacement d’une source lumineuse vient progressivement s’inscrire sur le capteur.

J’ai découvert cette pratique il y a quelques années et j’ai eu la chance d’être initié par Palateth, l’un des grands spécialistes du light painting. Cette séance avait été l’occasion d’expérimenter énormément : portraits, silhouettes, dessins, lumières colorées, formes géométriques, effets de fumée, déplacements de sources et même quelques techniques un peu plus… pyrotechniques.

Le principe paraît presque enfantin : une pièce sombre, une lampe et une pose longue. Mais dès que l’on cherche à obtenir quelque chose de précis, on découvre rapidement que le light painting demande une véritable compréhension de l’exposition, du mouvement et surtout de la lumière.

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Photographier non plus un instant, mais une durée

En photographie traditionnelle, une vitesse de 1/250 s enregistre ce qui se passe pendant quatre millièmes de seconde. En light painting, l’obturateur peut rester ouvert pendant 10, 30 ou 60 secondes. L’appareil ne photographie donc plus réellement un instant : il additionne tout ce qui produit suffisamment de lumière pendant toute la durée de l’exposition.

Si une lampe reste immobile, elle apparaît comme un point. Si elle traverse le cadre, elle devient une ligne. Si elle décrit un cercle, le capteur enregistre un cercle. Et si l’opérateur qui tient cette lampe est vêtu de noir, reste dans l’ombre et continue de bouger, il peut ne pratiquement pas apparaître.

C’est exactement le principe des traînées laissées par les phares d’une voiture lors d’une pose longue nocturne. La différence est qu’ici, les trajectoires ne sont plus subies : elles sont dessinées volontairement.

Trois grandes manières de faire du light painting

Le terme recouvre en réalité plusieurs approches. La première consiste à dessiner directement vers l’objectif : la source lumineuse devient véritablement un crayon. La deuxième consiste à déplacer une lampe sans qu’elle soit forcément visible par l’appareil afin d’éclairer successivement différentes parties d’un sujet ou d’un décor. Enfin, les techniques les plus intéressantes mélangent généralement les deux : un modèle est éclairé ou figé, tandis que des lumières sont créées autour de lui.

On peut donc aussi bien produire une simple signature lumineuse qu’une photographie extrêmement construite mêlant portrait, décor, flash, plusieurs couleurs et différentes sources lumineuses.

Pourquoi travailler dans l’obscurité ?

L’obscurité n’est pas simplement esthétique. Elle permet de contrôler ce que le capteur va enregistrer. Dans un environnement presque totalement noir, tout ce qui n’est pas suffisamment éclairé reste invisible. Chaque lumière ajoutée devient donc volontaire.

C’est ce qui permet de déplacer une personne derrière un modèle, de changer de lampe ou de traverser le cadre sans nécessairement apparaître. Tant que l’opérateur porte des vêtements sombres, ne reste pas trop longtemps immobile et ne reçoit pas directement de lumière, le capteur enregistre essentiellement les sources lumineuses qu’il manipule.

À l’inverse, un vêtement blanc, une montre brillante, un écran de téléphone ou un élément réfléchissant peuvent soudain apparaître au milieu de l’image.

Le matériel réellement indispensable

Contrairement à ce que certaines réalisations peuvent laisser croire, il n’est pas nécessaire de commencer avec beaucoup de matériel. Il faut principalement :

  • un appareil photo permettant le mode manuel et les poses longues ;

  • un trépied stable ;

  • une télécommande ou, à défaut, le retardateur ;

  • une ou plusieurs sources lumineuses ;

  • idéalement un flash si l’on souhaite intégrer des personnes nettes dans les compositions ;

  • et surtout un endroit suffisamment sombre pour pouvoir contrôler l’exposition.

Le reste relève presque davantage du bricolage et de l’imagination que du catalogue photographique. Une petite lampe de poche peut devenir un outil extrêmement efficace. Des LED, fibres optiques, tubes lumineux, guirlandes, éclairages colorés ou objets fabriqués maison permettent ensuite de multiplier les possibilités.

Quels réglages utiliser ?

Il n’existe évidemment pas de réglage universel. Tout dépend de la luminosité ambiante, de la puissance des sources utilisées et du temps nécessaire pour réaliser la figure.

Dans une scène sombre, on peut cependant commencer vers ISO 100 ou 200, f/5,6 à f/8 et 10 à 30 secondes de pose. À partir de là, on ajuste.

Une trace trop lumineuse peut être corrigée en fermant davantage le diaphragme, en diminuant la puissance de la source ou en la déplaçant plus rapidement. Une trace trop faible demandera l’inverse.

Le temps de pose ne détermine d’ailleurs pas directement la luminosité de chaque trace. Une LED qui ne passe qu’une seconde dans une partie de l’image n’y dépose qu’une seconde de lumière, même si l’obturateur reste ouvert trente secondes au total.

Quand trente secondes ne suffisent plus : le mode Bulb

Lorsque les compositions deviennent plus complexes, trente secondes peuvent devenir très courtes. Il faut parfois éclairer un sujet, se déplacer, changer de source, créer plusieurs formes puis quitter le cadre.

Le mode Bulb permet de maintenir l’obturateur ouvert aussi longtemps que nécessaire. Une télécommande devient alors particulièrement intéressante afin d’éviter de toucher l’appareil.

Avec plusieurs minutes disponibles, on peut littéralement construire l’image morceau par morceau. Une seule photographie peut contenir plusieurs éclairages réalisés successivement alors qu’ils semblent avoir été présents simultanément.

Faire la mise au point dans le noir

L’autofocus et le noir complet ne sont pas particulièrement bons amis. La méthode la plus simple consiste à éclairer temporairement le sujet ou l’endroit où il prendra place, effectuer la mise au point, puis passer l’objectif en mise au point manuelle.

Une fois le point verrouillé, on ne touche plus à rien.

Lorsque plusieurs personnes interviennent, il est également très utile de repérer au sol les différentes positions. Quelques dizaines de centimètres d’erreur dans le noir peuvent suffire pour transformer une belle composition symétrique en quelque chose de beaucoup plus expérimental que prévu.

Dessiner avec une lampe

La technique la plus intuitive consiste simplement à orienter une source vers l’appareil et à dessiner dans l’espace. Chaque mouvement est enregistré sous forme de ligne.

La vitesse devient alors essentielle. Plus la lampe reste longtemps au même endroit, plus cette partie de la trace devient lumineuse. Un arrêt crée généralement un point très marqué. Pour obtenir une ligne homogène, il vaut donc mieux commencer son geste avant d’allumer la lumière et l’éteindre juste avant de terminer.

Il faut également apprendre à dessiner sans voir son dessin. Lorsqu’on écrit face à l’appareil, on travaille souvent à l’envers et pratiquement dans le noir. Un cercle parfaitement régulier dans son imagination ressemble parfois beaucoup moins à un cercle lorsqu’on découvre la photographie quelques secondes plus tard.

Créer des formes géométriques

Le mouvement peut également devenir mécanique ou répétitif. Une petite lumière suspendue, oscillante, fixée à une corde ou déplacée selon un mouvement régulier permet d’obtenir des figures géométriques extrêmement complexes.

Ces images ressemblent parfois davantage à des représentations mathématiques qu’à des photographies. Pourtant, le principe reste strictement identique : une source lumineuse se déplace pendant que l’obturateur reste ouvert.


Ces tracés sont particulièrement intéressants parce qu’une toute petite variation dans le mouvement transforme totalement le résultat. Une amplitude différente, une rotation supplémentaire ou un déplacement de l’axe suffit à produire une nouvelle figure.

Transformer une lumière en volume

Lorsque la source est plus diffuse ou qu’elle est déplacée très rapidement autour d’une personne, elle ne ressemble plus forcément à une ligne. L’accumulation de centaines de petits mouvements peut créer quelque chose qui ressemble à de la fumée, du feu, un nuage ou une matière presque liquide.

C’est particulièrement spectaculaire lorsqu’on travaille derrière un sujet. Le corps bloque alors une partie de la lumière et devient une silhouette découpée dans la forme lumineuse.

La silhouette devient un élément graphique

Un modèle ne doit pas obligatoirement être éclairé. Au contraire, conserver une personne complètement noire peut parfois être beaucoup plus intéressant.

Placée devant une source lumineuse, elle devient une forme négative. La lumière définit alors les contours du personnage au lieu d’en révéler les détails.

Cette manière de travailler permet de créer une image extrêmement lisible avec très peu d’éléments : un fond sombre, une silhouette et une masse de lumière. La position des bras, des jambes et de la tête devient alors essentielle car le spectateur ne dispose plus des détails du visage ou des vêtements pour identifier la posture.

Ajouter du volume autour du personnage

La même méthode permet d’aller beaucoup plus loin en entourant complètement le sujet de lumière. En travaillant derrière lui et sur les côtés, on peut donner l’impression qu’une énergie, un feu ou une sorte d’aura émane directement du personnage.

Ce genre d’image demande généralement plusieurs essais, parce qu’il faut réussir à répartir la lumière de manière équilibrée des deux côtés du corps sans passer accidentellement devant le modèle.

Mélanger plusieurs couleurs

Le light painting se prête évidemment parfaitement aux sources colorées. Rouge, bleu, vert ou blanc produisent immédiatement des atmosphères très différentes.

On peut également travailler avec plusieurs opérateurs simultanément. Chacun utilise une couleur différente et doit effectuer son geste au bon moment tout en restant invisible dans l’image finale.

Cette photographie illustre très bien le principe : deux personnages, deux couleurs et deux mouvements opposés. L’effet donne presque l’impression d’un affrontement alors que, techniquement, il s’agit simplement de plusieurs sources déplacées pendant une longue exposition.

Le flash permet de figer une personne au milieu d’une pose longue

Une pose de vingt secondes ne signifie pas que le modèle doit rester parfaitement immobile pendant vingt secondes sous un éclairage continu. On peut utiliser un flash pour l’enregistrer pendant une fraction extrêmement courte de l’exposition.

Le sujet est alors figé par l’éclair tandis que le reste de l’image continue à se construire pendant plusieurs secondes.

C’est l’une des combinaisons les plus intéressantes du light painting : une temporalité très courte pour le personnage et une temporalité beaucoup plus longue pour les effets lumineux, réunies dans la même photographie.

Ici, le décor peut également être éclairé séparément. Rien n’empêche de produire un éclair sur le modèle, puis de déplacer une lampe sur les murs, le sol ou différents éléments du décor avant de fermer l’obturateur.

Éclairer un décor morceau par morceau

La pose longue permet effectivement quelque chose de très inhabituel : une seule lampe peut simuler plusieurs éclairages.

On éclaire une première zone pendant quelques secondes, on éteint la lampe, on se déplace, puis on éclaire une deuxième zone. Sur la photographie finale, ces deux éclairages paraissent simultanés.

Une lumière rasante donne généralement beaucoup plus de relief qu’une lampe dirigée depuis l’appareil. Un mur de briques, une carrosserie, du bois ou un visage prennent beaucoup plus de texture lorsqu’ils sont éclairés latéralement.

Utiliser le contre-jour et la fumée

La lumière devient particulièrement spectaculaire lorsqu’elle traverse de la fumée, du brouillard ou une atmosphère chargée de particules. Ce qui était normalement invisible devient alors visible parce que les particules diffusent la lumière.

Une simple source placée derrière une personne peut alors créer un halo extrêmement puissant.


Il n’est pas forcément nécessaire de déplacer énormément la lumière : ici, c’est surtout sa position derrière le personnage et la diffusion dans l’air qui créent l’image.

Une autre possibilité : déplacer non pas seulement la lumière, mais aussi l’optique

Il est possible de combiner la pose longue avec certains mouvements de l’appareil ou de l’objectif. Un changement de focale pendant l’exposition peut par exemple transformer des points lumineux en rayons convergents ou divergents.

En ajoutant un flash qui fige le personnage, on peut conserver le sujet relativement net tout en produisant autour de lui une explosion de lumière.

C’est une bonne démonstration de la philosophie générale du light painting : tout mouvement intervenant pendant que le capteur enregistre peut devenir un outil créatif.

Et puis il y a les étincelles…

Impossible de parler de light painting sans évoquer l’une des images classiques du genre : les grandes gerbes d’étincelles dessinant des cercles autour d’une silhouette.

L’effet est particulièrement spectaculaire car les particules incandescentes suivent chacune une trajectoire différente et produisent des centaines de lignes lumineuses simultanément.

Mais cette technique est aussi l’une de celles qui demandent le plus de prudence. Les projections brûlantes peuvent provoquer des blessures ou déclencher un incendie. Elle ne doit jamais être utilisée dans une végétation sèche, une forêt, près de matériaux inflammables ou sans avoir correctement sécurisé la zone.

Une photographie ne justifie pas de transformer le lieu de la séance en barbecue involontaire.

Le light painting est aussi une école de patience

Une séance fonctionne rarement du premier coup. La première photographie permet de constater qu’une partie est trop lumineuse. La suivante révèle que la forme est déséquilibrée. À la troisième, quelqu’un apparaît légèrement dans le cadre. À la quatrième, le geste est presque parfait sauf qu’une lampe a été oubliée allumée pendant une demi-seconde.

Et puis, progressivement, tout se met en place.

C’est une photographie construite par corrections successives. L’écran arrière de l’appareil devient un véritable carnet de brouillon.

La pollution lumineuse devient rapidement visible

L’une des difficultés de la pose longue est que le capteur accumule également toutes les lumières que l’on ne souhaitait pas nécessairement photographier.

Un lampadaire situé assez loin, une fenêtre, un voyant électrique ou l’écran d’un téléphone peuvent devenir étonnamment présents après trente secondes d’exposition.

Il faut donc apprendre à observer le décor avant même de commencer. En light painting, on finit parfois par traquer un minuscule voyant rouge avec beaucoup plus d’acharnement qu’un photographe animalier ne traque son sujet.

Attention aux hautes lumières

Les LED photographiées directement peuvent facilement saturer le capteur. Une lumière rouge très intense peut finir pratiquement blanche en son centre. Une fois les hautes lumières totalement brûlées, il n’existe plus aucune information couleur à récupérer.

Il est donc généralement préférable de commencer légèrement en dessous de l’exposition idéale et d’ajuster progressivement.

Travailler en RAW est évidemment recommandé, notamment pour conserver une grande latitude sur la balance des blancs, les couleurs et la récupération des zones proches de la saturation.

Et le post-traitement ?

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer en découvrant certaines images, un effet de light painting n’a absolument pas besoin d’être créé sous Photoshop.

Une grande partie, et parfois la totalité de l’image, peut être réalisée directement lors de la prise de vue.

Le développement sert alors essentiellement à ajuster les noirs, le contraste, les couleurs, la balance des blancs ou le bruit numérique. On peut évidemment aller plus loin en assemblant plusieurs poses, mais on entre alors dans une autre approche de la discipline.

Ce qui m’intéresse particulièrement dans le light painting reste justement cette possibilité de construire une image complexe physiquement devant l’objectif.

Une discipline parfaite pour comprendre réellement la lumière

Le light painting est spectaculaire, mais c’est surtout un excellent exercice technique. Il oblige à comprendre très concrètement ce que représentent le temps de pose, l’ouverture, les ISO, la puissance d’une source, sa distance et sa vitesse de déplacement.

Il permet également de comprendre quelque chose de fondamental : un appareil photo ne photographie pas réellement les objets. Il photographie la lumière qu’ils émettent ou qu’ils réfléchissent.

En photographie traditionnelle, nous cherchons souvent la lumière. En light painting, nous pouvons littéralement la construire.

Une photographie quelque part entre l’art et l’expérience scientifique

C’est aussi ce qui m’avait particulièrement plu dans cette discipline. Comme pour la macrophotographie poussée ou la photographie à ultra haute vitesse, le processus ressemble parfois presque davantage à une expérience qu’à une séance photo classique.

On prépare une idée, on installe le matériel, on teste un mouvement, on analyse le résultat, on modifie un paramètre puis on recommence.

Certaines expériences produisent quelque chose de parfaitement maîtrisé. D’autres donnent naissance à une forme totalement inattendue et finalement beaucoup plus intéressante que ce qui avait été prévu.

Et c’est probablement l’une des grandes forces du light painting : la technique peut être extrêmement précise, mais elle conserve toujours une petite part d’imprévisible.

Celui qui m’a fait découvrir le light painting : Palateth

J’ai eu la chance d’être initié à cette discipline par Palateth, l’un des grands spécialistes du light painting. Une initiation qui m’a permis de découvrir non seulement les techniques de base, mais surtout l’immense quantité de possibilités créatives offertes par une simple idée : laisser l’obturateur ouvert et apprendre à contrôler ce qui se passe pendant ce temps.

Son travail permet d’aller beaucoup plus loin que les quelques expériences présentées ici et donne une excellente idée de ce qu’il est possible d’obtenir lorsque cette technique est poussée à un niveau particulièrement avancé.

Pour découvrir son travail sur Instagram : https://www.instagram.com/palateth_lp/

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