Avant les mariages, les portraits, les animaux domestiques, les reportages ou la photographie destinée aux professionnels, il y avait quelque chose de beaucoup plus petit. Beaucoup, beaucoup plus petit. Un insecte posé sur une feuille, une araignée immobile dans sa toile, les écailles d’une aile de papillon, les yeux composés d’une mouche ou une goutte de rosée suspendue à quelques millimètres du sol.
C’est là que tout a commencé pour moi. La macrophotographie n’a jamais été simplement une technique photographique parmi d’autres. Elle a été ma porte d’entrée dans la photographie, la rencontre entre deux passions qui m’accompagnent depuis longtemps : l’image et le monde des insectes. Bien avant de chercher à photographier des personnes, j’essayais déjà de comprendre comment montrer ce petit monde que la plupart des gens traversent sans même le remarquer.
Un monde immense à quelques centimètres du sol
Temnothorax unifasciatus sortant d’une forêt de pétales de pissenlit.
Nous avons tendance à chercher le spectaculaire loin de chez nous : des paysages gigantesques, des animaux impressionnants, des destinations exotiques. Pourtant, il suffit parfois de s’accroupir dans une prairie. À quelques centimètres du sol commence un univers entier.
Les herbes deviennent des forêts, une fleur devient un décor, une simple feuille peut abriter plusieurs espèces. Une minuscule araignée sauteuse devient soudain un véritable petit prédateur couvert de détails, avec des yeux immenses et une attitude presque expressive. C’est probablement ce qui m’a immédiatement fasciné dans la macrophotographie : elle change complètement notre perception des proportions. Un animal de cinq millimètres peut remplir entièrement l’image et quelque chose que l’on aurait probablement ignoré en passant devient soudain le sujet principal.
Avant la photographie, il y avait déjà les insectes
Coccinelle
Mon intérêt pour ce monde ne vient pas de la photographie. Il la précède largement. Depuis plus de trente ans, je m’intéresse à l’entomologie et à l’observation des arthropodes. Lorsque j’ai commencé sérieusement la photographie, il était donc presque évident que mon objectif allait rapidement se retrouver à quelques centimètres d’un insecte.
La macrophotographie m’a offert une nouvelle façon d’observer, parce qu’une photographie permet de revenir sur un détail que l’œil n’a parfois aperçu que durant quelques secondes : la disposition des soies, la structure d’une antenne, les motifs d’un abdomen, la forme d’un œil ou les minuscules crochets permettant à un insecte de s’accrocher à une plante. On commence alors à photographier pour créer une belle image, puis on finit très souvent par observer la photographie comme un document. Et parfois, on retourne sur le terrain avec encore davantage de questions.
La macro apprend d'abord à regarder
Episyrphus balteatus (Syrphe ceinturé) couvert de rosée matinale
Photographier un insecte demande rarement de courir derrière lui appareil levé. Il faut d’abord le trouver. Et pour le trouver, il faut apprendre à regarder : observer les plantes, comprendre où certaines espèces se posent, reconnaître les périodes d’activité, regarder sous une feuille plutôt que dessus, repérer un mouvement presque imperceptible au milieu de la végétation.
Il faut aussi comprendre qu’une minuscule anomalie sur une tige n’est peut-être pas un morceau de végétation, mais un insecte parfaitement camouflé. La macrophotographie m’a probablement appris l’une des choses les plus importantes en photographie : voir avant de photographier. Le sujet intéressant n’est pas nécessairement celui qui saute immédiatement aux yeux. Il faut parfois le chercher.
Photographier un insecte sauvage n'est pas photographier un objet
On entend parfois dire que la macrophotographie est facile parce que les sujets sont petits. C’est presque exactement l’inverse. Un insecte vivant n’est pas un objet posé sur une table : il bouge, il tourne, il s’envole et il disparaît derrière une feuille exactement au moment où la lumière devient parfaite.
Plus on augmente le grossissement, plus les difficultés s’accumulent. À très courte distance, quelques millimètres de déplacement peuvent suffire à perdre complètement la mise au point. La profondeur de champ devient extrêmement faible, le moindre mouvement de l’appareil est visible, le vent fait bouger la plante et, évidemment, le sujet n’a absolument aucune raison de collaborer avec le photographe. Il faut donc apprendre à anticiper plutôt qu’à imposer.
Quelques millimètres de profondeur de champ
Une abeille solitaire (probablement Melitta haemorrhoidalis) sur une fleur de Campanule
La macrophotographie possède une particularité qui surprend souvent lorsqu’on débute : la zone réellement nette peut devenir minuscule. À fort grossissement, elle peut ne représenter que quelques millimètres, voire beaucoup moins.
Photographier la tête d’un insecte ne signifie donc pas automatiquement que ses yeux, ses antennes et son thorax seront nets simultanément. L’orientation du sujet devient essentielle. C’est également pour cette raison que la position de l’appareil compte énormément : quelques degrés peuvent transformer complètement l’image.
En macro, on ne cherche pas seulement à faire la mise au point sur le sujet. On cherche souvent à placer le maximum d’éléments importants dans le même plan de netteté. C’est une approche très différente de la photographie classique.
La lumière : peut-être la véritable difficulté de la macro
Plus on se rapproche d’un sujet, plus il devient difficile de l’éclairer correctement. L’objectif peut lui-même créer une ombre, la lumière naturelle peut devenir insuffisante et, si l’on ferme le diaphragme pour récupérer un peu de profondeur de champ, la quantité de lumière disponible diminue encore.
Le flash devient alors un outil extrêmement intéressant. Mais utilisé directement, il produit souvent une lumière dure, brillante et peu esthétique. Sur la carapace d’un coléoptère ou les yeux d’une araignée, les reflets peuvent rapidement devenir catastrophiques.
Une grande partie du travail consiste donc à diffuser la lumière. La taille apparente de la source lumineuse, sa proximité avec le sujet et son orientation changent énormément le rendu. Le but n’est pas nécessairement que l’on remarque le flash. Au contraire : une lumière réussie donne simplement l’impression que le sujet était naturellement parfaitement éclairé.
Puis vient le moment où 1:1 ne suffit plus
Iris humain. Rapport de grossissement 2:1
La macrophotographie classique est généralement associée au rapport de reproduction 1:1. Cela signifie qu’un sujet de dix millimètres produit une image de dix millimètres sur le capteur. Mais lorsqu’on commence à observer réellement les insectes, une question arrive rapidement : et si je pouvais aller encore plus près ?
C’est là que commence le monde de la macrophotographie à fort grossissement : 2:1, 3:1, 4:1, 5:1… À ces rapports, on quitte progressivement la représentation générale de l’animal pour entrer dans son architecture. Un œil composé remplit l’image, les écailles d’une aile deviennent individuelles, une mandibule devient une structure complexe. Les détails que notre œil ne peut normalement pas distinguer deviennent visibles et la photographie commence presque à rejoindre l’imagerie scientifique.
À 5:1, on entre dans un autre monde
Lithiase urinaire (5:1)
Travailler à des grossissements extrêmes, comme ceux permis par un objectif pouvant atteindre le rapport 5:1, change complètement la façon de photographier. La profondeur de champ devient microscopique, le moindre déplacement devient énorme dans le viseur et un mouvement d’un millimètre peut représenter une partie importante du cadrage.
Même les vibrations deviennent un problème et la lumière devient encore plus complexe à maîtriser. Mais le résultat peut être spectaculaire. Ce n’est plus vraiment l’insecte tel que nous le connaissons : c’est sa matière, sa structure, son architecture biologique.
Lorsque l’on découvre sur un écran un détail invisible quelques secondes auparavant à l’œil nu, il reste toujours quelque chose d’un peu magique. Même après des années de pratique.
Le focus stacking : dépasser les limites physiques de la macro
Refraction - Focus Stacking - 8 images
À fort grossissement, fermer davantage le diaphragme ne suffit plus. On rencontre rapidement un autre problème : la diffraction, qui réduit progressivement la finesse de l’image. Pour obtenir davantage de profondeur de champ, une autre technique devient alors extrêmement intéressante : le focus stacking.
Le principe consiste à réaliser plusieurs photographies du même sujet en déplaçant progressivement la zone de mise au point. Une première image sera nette sur l’avant du sujet, la suivante quelques fractions de millimètre plus loin, puis encore une autre, et ainsi de suite. Ces différentes images sont ensuite assemblées afin de créer une photographie possédant une profondeur de champ qu’une seule prise de vue serait physiquement incapable de produire.
Dans certaines situations, quelques images suffisent. À très fort grossissement, une série peut en contenir plusieurs dizaines. On entre alors dans une photographie extrêmement méthodique, située quelque part entre l’image artistique, la technique et l’observation scientifique.
La macro apprend également la patience
Lasius niger s’abreuvant.
Il y a quelque chose que le meilleur appareil photo du monde ne peut pas acheter : la patience. Attendre qu’un insecte se tourne légèrement, que le vent s’arrête deux secondes, qu’un papillon ouvre ses ailes, qu’une araignée sorte de derrière une feuille… Parfois, attendre simplement que quelque chose apparaisse.
La photographie animalière, quelle que soit la taille de l’animal, repose énormément sur cette capacité. Avec le recul, je pense que les heures passées à quelques centimètres du sol à photographier des insectes ont profondément influencé tout le reste de ma photographie.
Apprendre à approcher sans déranger
La macrophotographie animalière possède également une dimension que je considère essentielle : le respect du sujet. Une photographie ne justifie pas tout. Retourner un milieu naturel, détruire une plante, manipuler inutilement un animal ou mettre un insecte en danger simplement pour obtenir une image n’a aucun intérêt.
Il faut apprendre à approcher lentement, observer le comportement et comprendre à quel moment l’animal tolère notre présence et à quel moment il vaut mieux reculer. Certaines espèces sont relativement faciles à approcher, d’autres disparaissent au moindre mouvement.
Cette connaissance du comportement fait partie intégrante de la photographie. Plus on connaît son sujet, moins on a besoin de le déranger pour obtenir l’image recherchée.
Un magnifique insecte n’est pas automatiquement une belle photo
C’est une leçon qui vaut pour toutes les disciplines photographiques : trouver un sujet exceptionnel ne suffit pas. On peut photographier un insecte magnifique et produire une photographie totalement banale.
L’arrière-plan compte. La lumière compte. La position du sujet compte. La composition compte. La direction du regard compte parfois également. Un insecte commun photographié dans une belle lumière, avec un arrière-plan propre et une composition réfléchie, peut produire une image beaucoup plus forte qu’une espèce rare photographiée sans attention particulière.
La macrophotographie reste avant tout… de la photographie.
L'arrière-plan est aussi important que l'insecte
Azuré commun sur un épi
C’est probablement l’une des choses que l’on comprend progressivement. Au début, on voit uniquement le sujet. Quelques années plus tard, on regarde presque autant ce qui se trouve derrière lui : une brindille claire, une feuille qui traverse le cadre, une zone trop lumineuse ou une deuxième tige mal placée.
À quelques centimètres près, un arrière-plan compliqué peut devenir un magnifique fond uniforme. Il suffit parfois de déplacer légèrement l’appareil vers la gauche ou vers la droite.
Cette attention portée aux détails accompagne ensuite naturellement toutes les autres formes de photographie. Lors d’un portrait, d’un mariage ou d’une séance avec un animal domestique, je continue inconsciemment à regarder derrière mon sujet exactement comme lorsque je photographiais un insecte posé sur une tige.
La photographie animalière commence parfois avec un animal de cinq millimètres
Lorsque l’on parle de photographie animalière, on imagine facilement un cerf, un renard ou un oiseau. Pourtant, une part immense de la diversité animale qui nous entoure est constituée d’organismes beaucoup plus petits.
Coléoptères, hyménoptères, diptères, lépidoptères, orthoptères, araignées… Chaque groupe possède ses comportements, ses morphologies et ses stratégies. Pour quelqu’un qui aime observer le vivant, c’est un terrain photographique pratiquement inépuisable.
On peut retourner cent fois au même endroit et découvrir quelque chose de différent.
Derrière la technique, il reste l'émerveillement
Mouche domestique. Rapport de grossissement 3:1
Avec le temps, le matériel évolue. Les appareils deviennent plus performants, les objectifs plus spécialisés, les flashes, les diffuseurs et les techniques plus sophistiqués. On apprend à gérer la diffraction, le grossissement, le focus stacking ou les rapports de reproduction.
Mais tout cela n’aurait finalement aucun intérêt sans une chose beaucoup plus simple : l’envie de regarder.
La macrophotographie permet de montrer à quelqu’un quelque chose qu’il a peut-être côtoyé toute sa vie sans jamais réellement le voir. Et lorsqu’une personne regarde une photographie et demande : « Mais c’est quoi ? », alors que l’animal mesure huit millimètres et vit probablement dans son jardin, la photo a déjà rempli une partie de son rôle.
De l’infiniment petit à une photographie plus large
Aujourd’hui, mon travail s’est largement diversifié. Je photographie des animaux domestiques, des personnes, des événements, des mariages, des artisans, des objets et bien d’autres sujets. Pourtant, cette évolution ne constitue pas une rupture avec la macrophotographie. Elle en est plutôt le prolongement.
Passer autant de temps à observer un univers minuscule m’a appris à chercher l’intérêt là où il n’est pas forcément évident au premier regard. Une scène banale, un geste, une attitude, une texture ou une lumière particulière peuvent suffire à transformer une image. C’est probablement l’un des héritages les plus importants de toutes ces années passées au ras du sol : ce n’est pas toujours le sujet qui doit être extraordinaire, mais la façon dont on choisit de le regarder.
La macrophotographie, une véritable école de précision
À fort grossissement, la photographie ne pardonne pratiquement rien. Quelques millimètres de profondeur de champ, un reflet mal placé, une lumière trop dure ou un élément parasite suffisent parfois à gâcher complètement une image. Avec le temps, cette contrainte développe une rigueur et une exigence qui deviennent presque instinctives.
Je retrouve aujourd’hui cette précision dans toutes les autres disciplines : en mariage, en portrait, en photographie canine ou en packshot. Construire la lumière, soigner les détails, contrôler l’arrière-plan, anticiper plutôt que simplement réagir, recommencer lorsque le résultat n’est pas satisfaisant… ce sont des réflexes directement hérités de la macro.
Elle m’a également appris la patience et la pugnacité. Un insecte ne se place jamais exactement comme on le souhaite, pas plus qu’un chien, un invité de mariage ou parfois même la lumière. Il faut savoir s’adapter, attendre, modifier son approche et continuer jusqu’à obtenir l’image recherchée.
Au fond, photographier l’infiniment petit pendant autant d’années m’a appris à être exigeant avec ce qui pourrait sembler insignifiant. Et cette exigence reste la même, quelle que soit la taille du sujet.
Là où tout a commencé
Lasius niger qui récolte du miel sur un restant de tartine.
Si je devais retracer mon parcours photographique, je pourrais parler des appareils utilisés, des objectifs, des techniques apprises ou des milliers de photographies réalisées. Mais le point de départ serait beaucoup plus simple.
Probablement une prairie. Quelques herbes. Un insecte. Un appareil photo. Et cette envie de voir ce qui se passait lorsqu’on regardait d’un peu plus près.
Près de vingt ans plus tard, je continue toujours à photographier. Les sujets ont changé, les techniques se sont multipliées et les projets aussi. Mais quelque part derrière chacune de mes images, il reste encore un peu de ce photographe couché dans l’herbe devant un animal de quelques millimètres.
Parce que pour moi, la photographie a véritablement commencé là : dans l’infiniment petit.
Pour aller plus loin
Si cet univers vous intrigue et que vous souhaitez découvrir une partie plus large de mon travail en macrophotographie et en entomologie, je vous invite à parcourir ma galerie personnelle sur Kamera Obskura, où sont rassemblées différentes séries consacrées à la nature, à l’entomologie, à la photomicrographie et à la photographie à ultra haute vitesse.
https://www.kameraobskura.be/portfolio
Pour aller beaucoup plus loin, vous pouvez également visiter ma galerie Flickr Macro Pixels, beaucoup plus complète, qui rassemble des milliers de photographies réalisées au fil des années. Les images y sont organisées en albums, notamment par grands groupes et familles : Lépidoptères, Orthoptères, Coléoptères, Hyménoptères, Arachnides et bien d’autres. C’est probablement la meilleure façon de découvrir une partie de mon travail entomologique et la diversité des espèces photographiées au fil du temps.
https://www.flickr.com/photos/macropixels/

